Au Delà …  

 

   

 

 

   Un jour d’hiver dans un futur pas si éloigné

  De la fenêtre sale et embuée de ma chambre de bonne, je pouvais apercevoir des hordes de mendiants et de zonards à l’affût, arpenter les trottoirs boueux d’un Paris surpeuplé et enfumé.

 " Mais quel monde de merde !" j'ai lancé.   Cette subtile réflexion m'était en fait inspirée par le manque d'enthousiasme que me procurait cette nouvelle ère naissante, et il y avait de quoi !

  Les grands dirigeants de ce monde avaient presque terminé leur œuvre qui consistait, face à une surpopulation galopante à dévaster les ressources de la planète, à grands coups de mondialisation sauvage, pour le bien de l’humanité.

  S'en était bien sûr ensuivi de terribles famines, massacres et épidémies sans cesse jugulées dans des bains de sang, par des politiciens avides et en mal d'extrémisme de droite , de gauche, et même du milieu. Politiciens véreux d'une politique en laquelle chacun avait depuis longtemps cessé de croire !

  Survivre et chacun pour soi, était devenu depuis longtemps le leitmotiv préféré de tout en chacun, préféré en tous cas aux discours des autorités vantant les joies de l'austérité, à une population désespérée.

  Et elle  avait de quoi l'être ! Car mijotant dans ce bouillon de pollution et de surpopulation, jamais la criminalité, n'avait atteint de tels sommets.

  Dans ce bourbier, moi, Jack Burgondy, 33 ans, faisais plutôt figure de privilégié, car un destin aveugle et sourd à mes prières d’artiste que j'eusse tant rêvé d'être, avait fait de moi l'un des tout derniers fonctionnaires d'une société de téléphonie autrefois prospère mais aujourd’hui privatisée et en faillite.

  L'état, lui aussi en faillite mais tenu d’assurer ses engagements, persistait donc à me verser quelques miettes de salaire afin de me nourrir, et surtout de me permettre de m'abreuver l'esprit avec le dernier tranquillisant légal à la mode surnommé Extazilum.

  Cette substance, permettait en effet d'oublier les soucis dus aux dures réalités extérieures, car elle nous maintenait sur un nuage d'ivresse modérée, sans trop d'effets secondaires.   

 Enfin, même avec ça ce n’était pas vraiment le Pérou.

Le Pérou ! Cette vieille expression désuète me fit, reste d’extazilum aidant, apparaître un large sourire béat sur mon sombre visage. Car au Pérou , c’était clair , le nombre de survivants aux dernières épizooties ou zoopathies foudroyantes devait tenir sur les doigts des quelques mains, entachées de sang, des grands de la finance qui leur avait donné le jour.

Enfin bref , pour en revenir à l’extazilum, cette  drogue bon marché était fabriquée et distribuée par de grandes multinationales pharmaceutiques avec la bénédiction de l'état, heureux d'avoir sous la main un nouvel opium du peuple. D'autant plus que l'alcool était devenu hors de prix, et quasiment introuvable, depuis les fréquentes mises à sac  des systèmes de distribution classique, -des supermarchés quoi !

   Enfin, c'est dans ce joyeux contexte qu'après en avoir absorbé ma ration mi-journalière, je visionnais d'un œil torve, des pubs pour produits de consommation, que plus personne n'avait depuis longtemps les moyens d'acheter, lorsque mon attention fut extirpée de ma quiétude léthargique par un flash d'actualité -sponsorisé par le magazine du "Néo pèlerin".

  "La mort n'est pas une fin !" affirmait un tout jeune présentateur aux yeux bleus fluorescents.

" Le professeur Siddhârta, de l'université de Lhassa, prétend détenir les preuves que notre fin ne serait jamais que provisoire ! Face au scepticisme des communautés évangéliques et scientifiques, celui-ci aurait affirmé avoir fait lui-même un voyage dans l'au-delà et en serait revenu... transformé ! Nous l'imaginons aisément !... »

Tout fier de son brillant trait d’humour, celui ci passa ensuite à un autre sujet bien plus essentiel pour son audimat - le sacro-saint Football, l’autre opium du peuple  -  plutôt que de nous informer de ce qui se cachait derrière la vie .

 " Un voyage dans l'au-delà... ben voyons !" fit ma partie éveillée  " Savent plus quoi inventer maintenant...     Cà, çà doit être un plan du gouvernement  pour  se  débarrasser  de la surpopulation ... en tous cas avec tous les désespérés qui traînent sur cette terre, ils n’auront pas trop de mal à trouver des clients pour ce voyage organisé, tout frais payé !  " ai-je émis cyniquement, avant que mes pensées ne fassent de nouveau place à la béatitude douillette de l'Extazilum.  Puis, je crois que j'ai dû m'endormir...

   Car c'est alors que je fis ce songe étrange et quelque peu pénétrant.  

   J’eus la vision d’ un paysage franchement irréel.  Il y faisait plutôt chaud, car il y avait pas mal d'hommes et de femmes dévêtus, baignant dans une sorte de lac de brume rosée en laquelle ils jouaient et se bagarraient en riant, tels des enfants...  Ils étaient beaux et leur joie était communicative. 

L'une d'entre eux, irradiante de beauté se retourna et s'adressa à moi:

  " Viens avec nous Jack ! dit-elle " La vraie vie est ici ! "

 Sur le coup, j'avoue que je ne demandais vraiment pas mieux, aussi m'entendis-je lui répondre :

- Oui, avec plaisir ! Mais comment ?

- Va voir l'homme de Lhassa... Celui qui connaît le passage ! Le passage vers l'au-delà via les portes du rêve !                                   

- Le passage vers l'au-delà... Mais alors, c'est que vous êtes...   morte ???

- Oui ...et non !  Car la mort n'existe pas Jack ! Du moins celle de l'esprit immortel. La mort, ce n'est qu'une angoisse existentielle, une fable pour que les hommes vivent jusqu'au bout de leur destinée, car s’ils connaissaient ce secret ils seraient trop tentés d'abréger leurs souffrances !

- Ce... C'est impossible, vous n'êtes qu'un rêve, d'ailleurs si ce que vous dites était vrai, cela ne serait plus du tout un secret pour l'humanité, puisqu’en tant qu’humain, j’en ferais part à qui veut bien  l’entendre !" lui rétorquai-je de ma logique hautainement humaine.

  Mais c'est du même ton calme et serein, et soulignant toujours ses paroles d'un sourire à faire bander un mort, qu'elle me répondit :

- C'est tout à fait exact et si je m’adresse à toi, c’est parce que tu es l'élu, Jack ! Toi…  comme d’ailleurs bien d’autres avant toi au cours de siècles, avez été désigné afin de révéler au monde cette vérité. C'est la voie que... appelons le " L'Esprit Eternel " a choisi afin de sauver l'homme de lui-même. "

- L'esprit éternel ?  Mais c'est qui çà ?  ...  Dieu ?     Dans ce cas pourquoi aurait-il besoin de moi, spécialement, pour régler ses comptes avec les hommes ? Je n’ai nul envie de devenir un néo prophète ! Surtout lorsqu’on connaît la fin misérable de leur destinée .

- Je ne puis te répondre car la complexité et le fonctionnement de l’univers invisible n’est pas à ta portée, du fait même de ton statut provisoire d’être humain ! Mais ne pose plus de questions Jack, rejoins nous et je te promets de t'y donner réponse pour chacune de tes questions ! ... même les plus intimes " ajouta-t-elle dans un souffle avant qu'elle, ainsi que tout ce charmant petit monde, ne s'estompe dans les limbes de mon cerveau. 

  Lorsque je sortis de ma torpeur, l'émotion de tendresse et d'amour suscitée par ce songe resta imprégnée en moi et mille questions assaillirent mon cerveau.

  "Je sais bien que tout cela, c'est du pur délire dû à cette drogue, mais je n'ai encore jamais eu de pareilles visions. Est-ce que je suis  en train de devenir barjot, ou est-ce qu'une parcelle de vérité se cache derrière tout çà ? Après tout, ce Professeur... Machin-chose existe bel et bien, je l'ai entendu tout à l'heure sur le visio... comment s'appelait-il déjà ? "

  J'ai alors repassé en arrière à vitesse rapide, la mémoire tampon du Visio. Genre de postcast étendu, probablement d’utilité publicitaire, qui conservait en permanence les dernières heures d'émission, au cas ou l'utilisateur souhaiterait retrouver des informations, ce qui était justement le cas...

  "Ah, voilà !"

[...fesseur Siddhârta, de l'université de Lhassa, prétend détenir les preuv...]

"En voilà un drôle de nom ! Pourquoi pas carrément le Bouddha .  Sans doute le pseudo d’un illuminé.  Bon, vérifions à tout hasard s’il a des coordonnées perso c’ t’homme là " j’ai dit en cliquant dans un coin du vieil Omnium-Visio, une sorte de micro-ordinateur, combinant entre autres les fonctions de téléviseur ordinateur et visiophone, et branché en permanence sur intranet et internet afin d’assurer du télétravail pour mon boulot –les transports en commun étant devenus tellement peu sûrs et aléatoires…

 « Siddhârta  … Lhassa »      j’ai tapé dans un onglet de l’écran réservé à une sorte d’ annuaire mondial nommé Worldvision.

Aussitôt la voix mécanique fatiguée issue du micro ânonnât : "Crrrr Il y a un-e ré-pon-se à vo-tre de-man-de crrrr "et une adresse avec plan satellite et contact visiophonique apparut sur l’écran.

 " Cà alors, il s’est même pas mis sur liste de messagerie privée !   Bin avec la pub qu’il vient de se faire dans le monde entier, il aurait plutôt intérêt à se grouiller de le faire. Sauf si son but est de se faire un max de pub pour attraper des gogos afin de monter une nouvelle sect… "   mais  mes cogitations  furent brutalement interrompues à cet instant, lorsqu’à ma grande surprise, le visio amorça de lui-même la mise en contact ! En tout cas, j’en aurais mis ma main à couper, et avant que je ne puisse l’interrompre, un homme d’un certain âge apparut à l’écran.

  De son visage, mi-occidental, mi-oriental, encadré de cheveux blancs et longs, émanait une certaine impression de sagesse, qui me fit immédiatement penser à l’astrophysicien Hubert Reeves. Ce qui remit quasi instantanément en doute mon à priori négatif sur sa personne. Hubert Reeves que j’appréciais beaucoup n’avait il pas écrit dans son livre « Poussières d’étoiles » que pour aboutir à l’homme actuel, faute de preuve d’existence d’ un Dieu, « s’il y avait une intention cachée dans la nature, elle aurait fait exactement ce qu’elle a fait »

-  Jack Burgondy ? Enchanté. Je t’ attendais !  dit l’homme d’une voix douce , teintée d’ un léger accent indo-oriental. 

-
   HeuuBonjour . Mais comment savez-vous mon vrai nom ?  Car sur Worldvision il n’y a que mon pseudo. D’ailleurs je m’excuse mais je ne vous ai pas appelé ! C’est mon visio qui…

-  Je sais ! me coupa t’il avec un étrange sourire. «  J’ai simplement abrégé un peu tes doutes et tes incertitudes. Car de toute façon, tôt ou tard tu allais m’appeler, n’est ce pas ?

- Heeu… Oui ! Enfin… Non ! Je ne sais p…

- Mais si mon fils ! Au fond de toi, tu le sais bien ! affirma-t-il  sans se départir de son énigmatique sourire.     Mais ne perdons pas davantage de temps en questions futiles. Car le temps est notre meilleur allié, mais aussi notre ennemi de toujours !   As tu des questions qui ne soient pas superficielles à me poser ? 

 - Sans doute.  Heeu... Père !  Est-il  vrai  que  vous  ayez  fait une expérience  Death Return... enfin... que vous ayez quitté le monde des vivants ?

-  C'est exact ! Mais cela n'a rien d'exceptionnel !   Moi, toi, ainsi que tous les humains faisons quotidiennement ce genre de voyage. Car le monde des rêves nous ouvre chaque nuit les portes d'une autre réalité, que nous nous empressons dés le réveil d'oublier.
Mais pour répondre plus précisément à ta  question, oui, j'ai créé une invention qui permet de faire ce que vous appelez une "Near Death Expérience"... un voyage vers le grand continent de la mort... et qui permet aussi, bien sûr, d'en revenir !
Te sens-tu prêt à faire l’expérience d’un tel voyage ?        .

- Je ne sais pas… enfin ... Oui quelque part, je crois que ça me tenterait bien ! Car je n’ai plus grand chose à perdre dans cette vie... mais en même temps… j’avoue que  ça me fait un peu peur...  Si vous pouviez m'en dire un peu plus sur ce qui m'attend de l'autre coté...                     .

- Cela mon fils, je ne puis te le dire car de chacun de nous jaillit sa propre vérité ! C'est pourquoi il ne me servirait à rien de te relater ma propre expérience !   Mais en revanche, je puis toutefois t'assurer que la vie et la mort ne font qu'un ! Que de la grande roue céleste du temps alterne sans cesse un état, puis un autre, tout comme le cycle immuable des saisons !  Car vois-tu, la vie comme la mort font partie d'un même plan de réalité !  Complémentaires  ils  sont.  Indissociables, ils demeureront!                                                         

Il  s’interrompit un instant et le temps demeura comme...suspendu à ses lèvres.

 "... Mais malgré le plaisir que j'éprouve à deviser en ta compagnie, il me faut à présent te quitter, car je sens que l'on a besoin de moi...ailleurs !
Cependant ne crains rien, dés que tu seras prêt, j'ouvrirai pour toi, les portes du passage vers l'absolu, et là tu trouveras toi-même réponse à toutes tes questions...
Alors a très bientôt mon cher Jack !

  Face à l'écran demeuré vide, je suis demeuré là, longuement, bouche bée tel un demeuré, profondément troublé par cette conversation des plus insolite.

  "Quelle expression avait-il employé déjà ?   Ah oui... les portes du passage... tout comme dans mon rêve...

  Va voir l'homme  de Lhassa, il sait comment ouvrir les portes du passage...  Que de coïncidences... serait-il possible que cet homme soit réellement allé jusque... "

 "Oh et puis après tout qui ne risque rien n'a rien !" ai-je soudain aboyé en me levant brusquement.

 "Et puis qu’est ce que j'ai à perdre ?  Ma vie sentimentale est un désastre, et  cette vie banale, totalement dénuée d'intérêt et d'une forme quelconque d'aventure ne m’intéresse plus.   Pourquoi vouloir s’accrocher à ce monde égoïste où règne le chacun pour soi et chacun chez soi ? Chez soi à rester prostré sur son nuage d'extazilum !

D'asilum serait d'ailleurs plus approprié comme nom!  Comment en effet ne pas devenir cinglé dans ce monde où tout le monde a peur de tout le monde, des fois que « l'Autre », notre meilleur ennemi naturel, ne lui pique son fric ou son boulot ?

Ce monde de cloîtrés où même pour baiser, il faut utiliser le cyber-sex-system !  Belle invention !   Mais comment faire autrement avec le couvre-feu la nuit, et ses patrouilles incessantes des défenseurs de l'ordre, armés jusqu'aux dents afin de défendre un ordre établi par une minorité de puissants emmitouflés dans leur peur maladive du désordre ! 

Non, c'est décidé, même si je me plante, j'aurais au moins eu, ne serais-ce qu’une fois dans ma vie, ce qu'il nous manque tant, à nous tous aujourd’hui sur cette terre :

             La soif d'exister !"

   Et c’est ainsi que tandis que mon cerveau ressassait sans cesse tout l'humour de ce délicieux paradoxe: « Aller découvrir au plus vite la sensation d'exister en mettant fin à son existence », je préparai avec excitation mon départ, rassemblai mes maigres économies, bradai le vieil omnium-vision, que je n’aurais jamais les moyens de remplacer, et ce faisant , mettais une croix sur mon unique moyen d’existence … et sur mon ancienne vie.

Quelques jours plus tard, je pris le premier vol pour ce long voyage vers l’inconnu, qui devait tout d’abord me mener à Lhassa, l'ex-cité-temple de la sagesse tibétaine...